Mort de la civilisation occidentale
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1. L'homme « manuel « n'est pas un homme libre
Je pense, et c'est une idée admise, que l'art remonte pratiquement au paléolithique. Les peintures dites rupestres étaient, on le reconnaît maintenant, bien autre chose qu'un simple passe-temps. Ces représentations étaient associées à une pratique, celle de la magie, mais dans sa signification ancienne, et non dans sa vision actuelle, liée au divertissement. Tout homme avait une activité de transformation ou de création que l'on a peine à imaginer de nos jours où l'organisation « évoluée « des métiers conduit à observer quelques uns qui « s'activent « et beaucoup qui...regardent. Quand l'homme du paléolithique façonnait un silex, pour l'insérer au bout d'un bois et s'en servir d'arme, il pratiquait un art ou appliquait une technique.
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L'addition malencontreuse du terme de « manuel « date des grecs. Ainsi que je l'ai décrit, compte tenu de leur mépris pour ce type d'activité, l'artisan était condamné à un statut social inférieur. Nous vivons bien sûr encore sur cette déviance. La bifurcation grecque s'est non seulement prolongée mais amplifiée. Elle se constate dans des discours parentaux du type : « Si tu ne travailles pas à l'école, tu iras en apprentissage «. Valorisation sociale des cols blancs, dévalorisation symétrique des cols bleus. C'est le résultat d'une civilisation occidentale néogrecque. La conséquence en a été immédiate : montée de la bureaucratie, des « cadres «, ce que Galbraith a appelé avec juste raison la techno-structure. D'où cet enchaînement catastrophique d'énoncés :
Si activité non manuelle, statut social élevé
Si statut social élevé pouvoir élevé
Si pouvoir alors rémunération élevée
Plus l'homme est loin de la machine, plus il est rémunéré. La conséquence est inéluctable : pléthore de fonctionnels et déclin industriel vont de pair. Mon appréciation est simple : ce sont les activités « manuelles « (je récuse d'ailleurs cette appellation usuelle) qui, non seulement sont le fondement de l'enrichissement d'une société, mais, de plus, conduisent à l'intelligence. En effet, cette dernière est liée à une activité humaine systémique donc complète, niant la distinction corps et esprit. Nous n'avons pas un corps, nous sommes un corps. Une intelligence ne peut se construire que sur une pratique dans laquelle nous devons être impliqués. L'imbécillité est proportionnelle à la distance qui sépare l'individu de cette pratique.
2. Seules les activités de l'homme libre relèvent de la Science
Selon les grecs, puis le Moyen Age, les composantes d'une « haute culture «, ainsi que je l'ai déjà rappelé, étaient au nombre de sept, regroupées dans le trivium (grammaire, rhétorique et dialectique) et le quadrivium (arithmétique, géométrie, astronomie et musique). Cette assemblage, qui portait le nom d'arts libéraux excluaient déjà les métiers. D'ailleurs, et même si personne, à ma connaissance, n'a fait le rapprochement, l'adjectif libéral accolé à art traduisait bien cette idée grecque, puis occidentale, que les métiers sont une activité interdite à l'homme libre. D'où le raisonnement a contrario : si les arts dits libres sont réservés à des travaux « intellectuels «, au sens étroit du terme, occidental, cela veut dire que les activités manuelles sont réservées aux...esclaves ! Nous sommes bien chez les grecs. L'humour, malgré la gravité de cette orientation, n'étant pas exclu, on peut souligner qu'effectivement les grecs avaient une conception physique de la liberté qui n'a pas échappé à mes contemporains : si on ne fait rien, on est libre. Les occidentaux ont, là aussi, suivi les grecs au-delà de toute espérance : moins on travaille, plus on est rémunéré.
Ces arts libéraux étaient les seuls lieux de savoir. Ils le sont restés, tout en recrutant. Les métiers restèrent du côté des arts mais furent qualifiés d'arts mécaniques. On retrouve ainsi le point précédent :
mécanique = machine = machinal
Donc les activités faisant appel aux machines ne relèvent pas de la vraie réflexion. Cette coupure a bien eu lieu au XVIe siècle soit en pleine émancipation de la société occidentale. Les artistes étaient aussi des techniciens, des ouvriers spécialisés, nous dirions de nos jours. Ils n'accédaient à l'intelligence que lorsqu'ils participaient à la conception de l'œuvre. Attitude bien ancrée encore de nos jours dans les esprits. Le jeune ingénieur ne souhaite pas travailler en production mais dans les bureaux de conception ou, à la limite, dans ceux des études...
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C'est ainsi que le peintre n'avait pas l'aura qu'il acquière (rarement) de nos jours. Il savait peindre, donc il maîtrisait des techniques et exerçait un métier manuel dévalorisant. Après l'apprentissage de son métier, on lui demandait de reproduire la nature. Je l'ai déjà souligné : quand les grecs parlaient de création, il s'agissait d'une capacité à reproduire la nature. Le paradoxe arts mécaniques/création et arts libéraux/réflexion est ainsi levé. Dans le premier cas, on imite en observant, dans le second cas, on « cogite « vraiment, en fermant les yeux. Il n'y a rien à voir. Les tumultes soulevés par l'arrivée de la peinture abstraite ne sont compréhensibles qu'à partir de là : un créateur doit se contenter de reproduire l'univers.
L'alternative grecque se limite ainsi à un choix entre le mimétisme (donc dévalorisant) et l'autisme (réfléchir sans s'occuper du reste du monde) dont on sait qu'il est au voisinage de la schizophrénie. Tel est l'héritage de la société occidentale.
Cette évolution va s'accélérer au cours de la phase suivante, que je déclare finale, puisqu'elle conduit à la disparition de notre civilisation. La physique, dite reine des sciences, comme l'infanterie est la reine des batailles, commença, elle aussi, sa désintégration.
Texte extrait de J.-.P Algoud (2001). Systémique. Vie et mort de la civilisation occidentale. L'Interdisciplinaire, 2 vol. 1600 p.