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2008-07-07
Nouvelle systémique : La machine et le hasard
- M. Antoine LIAUD
Référence > Léonard de Vinci

Arts, Techniques et Science : Léonard de Vinci

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Léonard de Vinci
(Pour la Science, les génies. Mai 2000. p. 1)
Léonard de Vinci

Léonard de Vinci n'avait pas besoin du succès planétaire du livre Da Vinci Code pour être connu. C'est plutôt ce dernier qui a exploité l'image populaire du célèbre savant, pour vendre son livre. En effet, Léonard est depuis longtemps l'objet d'une véritable vénération populaire. La mystérieuse, et donc fascinante, Mona Lisa, est une des rares œuvres d'art connue dans le monde entier. Chaque année la boutique de son musée vend plus de 330 000 articles représentant La Joconde.

Cette reconnaissance excite évidemment les créateurs, tentés d'exploiter cette ferveur à leur profit. À ses dépens, serai-je tenté de dire. En effet, ramener l'œuvre de Léonard à une recherche du secret, voire de l'occultisme, prend la forme d'une imposture. De même, ceux qui croient traiter leurs problèmes psychologiques en fantasmant sur sa vie sexuelle, en imaginant des faits qui relèvent le plus souvent de la fiction, ou ceux, et ils sont nombreux, qui cherchent à faire un « scoop », pour être reconnu, gagner en audimat, et bien entendu de gagner l'argent, but ultime où tous les coups sont permis. Imbécillité de l'homme du XXIème siècle. Mais il faut le comprendre : quand on tombe, on veut se raccrocher par tous les moyens à une branche d'arbre.

Ce qui est par contre certain, c'est que les ingénieurs-créateurs de la renaissance se consacraient entièrement à leurs œuvres. En particulier, ils se mariaient rarement. De nos jours, même s'ils se marient, leur recherche passe avant toutes choses. Certains, comme Einstein, le reconnaissent volontiers. Passons donc aux choses sérieuses et expliquons en quoi Léonardo da Vinci ne pouvait être qu'une référence.

La Renaissance, que j'ai appelée période d'émancipation de la civilisation occidentale, a rétabli les liens avec les savoirs premiers après l'ordre chrétien, non pas en les copiant mais en adoptant leur état d'esprit. Léonard de Vinci occupe une place centrale pour de nombreuses raisons. Mais il en est une qui m'a incité à m'intéresser particulièrement à lui. Elle réside dans un constat paradoxal : autant son génie n'est pas contestable, et pas contesté — comment attaquer le peintre de la Joconde, œuvre incontournable du musée du Louvre — et autant on attaque, surtout les historiens des sciences, la nature de ce génie. Il suffit de lire un de ces historiens parmi les plus connus :

Dessin d'un hélicoptère par Léonard
Dessin d'un hélicoptère
Les Carnets de Léonard sont emplis de dessins d'appareils que, pour la plupart, il n'a pas pu voir dans l'atelier de Verrocchio, ce qui ne signifie pas qu'il les inventa tous, ni même qu'il en inventa un seul. La Renaissance produisit beaucoup d'inventeurs, comme en témoignent d'autres manuscrits et, plus tard, des ouvrages imprimés. De plus, Léonard ne publia rien. En cela, bien entendu, il était semblable à beaucoup d'autres inventeurs qui, pas plus que lui, n'avaient suivi de formation universitaire et auxquels, de ce fait, les capacités d'homme de lettres faisaient défaut [...] Bien qu'il fût doué d'une tournure d'esprit philosophique, il était handicapé par son incapacité à lire le latin. Là non plus, il ne disposait pas de la formation de base qui lui eût permis de développer une science de la mécanique.1

A la suite d'un si pitoyable jugement, je suis obligé, malgré toutes les qualités de l'auteur, de reléguer Ronan dans le Panthéon des cartésiens, et donc dans la dérive des savoirs organisée par la civilisation occidentale. Il y sera à son aise. En effet, d'après lui :

  1. Rien ne permet de dire qu'en réalité L. de Vinci n'aurait pas totalement plagié d'autres chercheurs.
  2. Il ne fut qu'un inventeur parmi de nombreux autres.
  3. Il fut incapable d'écrire un livre (le savoir oral n'existerait pas et tout bon auteur peut trouver un éditeur : deux propositions fausses).
  4. Forcément ignare car il n'avait pas fait d'études à l'université. J'ai déjà exprimé mon désaccord complet sur l'idée courante, toujours sous-jacente aux débats qui hantent la civilisation occidentale, qui consiste à réserver la notion d'homme de science à ceux qui ont suivi les cursus universitaires. Les autodidactes sont le plus souvent considérés comme des farfelus.
  5. Quant au latin, c'est une farce à laquelle Paracelse avait déjà refusé de se prêter.

Passons donc aux choses sérieuses, c'est-à-dire à tenter de comprendre. Pour cela il faut se munir des lunettes de l'époque et non prendre les verres déformants d'une civilisation en voie d'extinction :

Léonard de Vinci, maître artisan

Les hommes de la Renaissance sont avant tout des praticiens, des artisans-artistes. On ne distinguait pas encore les deux mots à l'époque. De même les techniques relevaient de leur domaine, pas encore récupérées par des scientifiques en mal de pratiques. Il a été considéré longtemps, même à son époque, comme un peintre, même s'il était parmi les plus grands. Il vivait de son art exactement comme les artisans le font de nos jours. Les œuvres qu'il a réalisées, répondaient à des commandes. Il propose ainsi ses services en énumérant les solutions qu'il est susceptible d'apporter aux problèmes rencontrés par les " managers ", prince ou autre, de son époque. On a parlé de mécènes, mais il ne s'agissait pas de cela. Le mécénat, au sens courant du terme, c'est-à-dire le fait d'assurer un revenu à des artistes sans contrepartie directe, est arrivé quand précisément on a déconnecté l'artiste de l'artisan, et donc supprimer les ressources du premier. L'artiste-artisan peintre, s'il existait, au XXIe siècle, serait celui qui viendrait dans une famille pour peindre, par exemple, moyennant rémunération, un événement. Donc, Léonard de Vinci, artiste-artisan, premier ouvrier d'Europe, pourrait-on dire. Mais le terme d'ouvrier, comme celui d'artisan, étaient déjà, il y a cinq siècles, chargés péjorativement. Je reprends toujours certains de mes amis, artisans, quand ils se qualifient de « manuels ». Car dans la connotation populaire, directement issue de la Grèce, l'artisan n'a pas besoin de réfléchir, il ne pense pas, d'ailleurs. Pour cette raison, Léonard refusait l'idée de n'être qu'un artisan, un technicien. Il affichait la nécessité, pour réussir une œuvre, de prendre de la distance avec cette œuvre, d'aborder des aspects conceptuels.

Léonard de Vinci réunissait les trois dimensions que l'on devrait toujours observer chez l'homme, et qui sont confiées à des individus différents. Il était : entrepreneur (Agir), comme le montre une de ces lettres reproduites ci-dessous, avide de savoirs (Maîtriser les connaissances) et illustre créateur (Innover). Un homme tridimensionnel. Un AMI. Il ne pouvait être qu'une référence.

Lettre de Léonard de Vinci

Léonard de Vinci, homme de science

Déjà à l'époque, la bifurcation grecque avait débarqué avec les Averroès, au milieu du XIIIe siècle, l'assimilation de la science à la recherche pure - conceptuelle et donc abstraite - avait déjà fait du chemin. Et ce Paracelse qui refusait de parler à ces malades en latin ! Il a été heureusement protégé du bûcher par les malades qu'il avait guéris... Léonard de Vinci s'est insurgé, lui aussi, d'être pris pour un artisan, donc inculte, parce qu'il n'avait pas fait d'études universitaires et ne connaissait pas le latin. De plus, il écrivait à l'envers ! L. de Vinci répondit à ses attaques en énonçant ce qui me paraît une évidence, mais pas pour tout le monde, que pratique et théorie vont de pair.2 Il est nécessaire, par exemple, que l'architecte :

Comprenne bien la nature d'un édifice, les règles qui sont à la base d'une méthode de construction correcte, d'où elles dérivent, en combien de parties elles se divisent, quelles raisons maintiennent l'édifice, assurent sa durée, la nature de son poids, et quel est le désir de la force...3

La situation paradoxale réservée par les scientifiques à Léonard de Vinci, résulte d'une part, de la double rupture évoquée plus loin (Art/Technique/Science), et, d'autre part, du cloisonnement grandissant des sciences elles-mêmes. Ils ne peuvent apprécier une œuvre qui sort de leur cadre limité de réflexion :

Vers la fin des années 1480, Léonard change de cap. Jouer dans ses projets mécaniques avec les secrets du monde physique ne lui suffit plus. Il ne se contente plus de représenter, en peinture, la forme des phénomènes naturels, mais désire déterminer la loi qui régit la forme, c'est-à-dire connaître la cause. Pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, un génie conçoit une convergence entre technique, art et science.4

Le théâtre cognitif de L. de Vinci
Le théâtre cognitif de L. de Vinci : complet

C'est bien là la vérité que je recherchais sur ce maître, au-delà des questions insensées sur ses études et le fait qu'il avait perdu son latin (moi aussi d'ailleurs...). Et c'est pour cette raison que je le considère comme l'homme clef de notre civilisation. En effet, si de nombreuses pistes qu'il avait ouvertes ont été reprises, personne ne l'a suivi sur celle que je considère comme la plus importante :

La tentative léonardienne d'unifier les formes scientifique et artistique de ces conceptions du monde n'aura aucune postérité. De ce point de vue, Léonard de Vinci représente dans l'histoire des sciences et de l'art, non seulement le premier exemple d'une telle unification, mais sans doute également le seul.5

La civilisation occidentale s'est organisée pour que personne ne puisse suivre Léonard de Vinci, au besoin en le faisant passer pour un inculte... au plus pour un bricoleur de génie. L. de Vinci est le prototype de l'homme complet que j'évoquais quand j'ai introduit la notion de théâtre cognitif. Ses connaissances allaient du métier qu'il exerçait, peintre puis architecte de machines, jusqu'à la culture, telle que je l'ai représentée. Sa bibliothèque comportait quelques 116 volumes vers 1505.6

Les premiers ingénieurs étaient au service d'hommes de guerre, des princes. Leurs missions étaient ainsi définies : trouver les meilleurs moyens pour utiliser, ou enlever, les forteresses. J'aurais aimé avoir à mes côtés L. de Vinci pour enlever ces forteresses du savoir, édifiées par l'homme occidental, dès son époque. C'est la réflexion que je me suis faite, à Amboise, assis (irrévérencieusement) dans son fauteuil et à son bureau. Mais est-ce encore possible ?

Si l'on fait un pas de plus après L. de Vinci, et toujours pour montrer le lien indéfectible qui doit lier art et science, tournons nous vers les peintres de l'époque. Ils exprimèrent la volonté d'intégrer l'espace dans leurs œuvres, ce qui devait entraîner des progrès au niveau de la géométrie de l'espace7. C'est autour de 1425 que Guidi, dit Masaccio, peignit sur le mur d'une église une œuvre introduisant pour la première fois l'idée de perspective. C'est dans le cadre des recherches sur une nouvelle vision du monde que furent inventés de nouveaux procédés de représentation qui devaient donner naissance, en particulier, à la géométrie projective. Histoires de l'art et des sciences étaient intimement liées.

Les peintres étaient en général aussi sculpteurs, architectes, ingénieurs :

La perspective, bien plus qu'une science spéculative, était l'expression d'une « philosophie pratique », d'une sorte de « projet » visant à réorganiser à la fois l'espace réel et la représentation de cet espace.8

Les créateurs de la Renaissance étaient tous convaincus des interactions incontournables entre l'Art et la Science. Albert Dürer, dessinateur, peintre, mathématicien et philosophe, a été aussi célèbre pour ses peintures que pour ses travaux en optique : Traité des proportions du corps humain, Instruction sur la manière de mesurer (1525). Nous suivrons encore Thuillier (quelle différence avec C. Ronan !...) qui énonce en parlant de Koyré, autre historien des sciences :

La grande idée de Koyré, c'est que Galilée incarnait l'héritage du platonisme. Autrement dit, Galilée croyait que, grâce aux mathématiques, les physiciens réussissent à saisir la structure intime de la réalité. La théorie (entendons la théorie mathématique) exprime l'essence du réel. Et les idées théoriques ne proviennent pas de l'expérience, mais de notre raison. La science, dans cette perspective, consiste à penser, à spéculer ; c'est l'exercice pur de l'intellect qui nous donne accès aux vrais principes, à l'explication ultime de la réalité. Les démarches expérimentales sont d'emblée dévaluées. Tout l'accent, en revanche, est mis sur l'activité de la pensée, sur la possibilité de « remonter » par la réflexion vers des vérités que nous avons oubliées.9

Deux commentaires s'imposent sur cette synthèse des idées de Koyré par Thuillier et à propos d'un personnage clef de notre période, Galilée :

En premier lieu, Koyré peut-il vraiment être qualifié d'historien ? N'est-il pas plus près d'un Hérodote que d'un Braudel ? En effet, et suivant l'expression consacrée, son siège est fait d'avance. Quand il veut à tout prix classer Galilée du côté des déductivistes, c'est évidemment pour renforcer un camp...qu'il ne devrait pas avoir. Par ailleurs, on a bien vu de quel côté se situer réellement Galilée, malgré sa célèbre phrase sur les mathématiques « langage de la nature ». Le mépris de Koyré vis-à-vis des artistes se comprend aisément et influence négativement sa tâche « d'historien ».

En second lieu, Koyré est une excellente image de la déviance sur laquelle je reviens régulièrement et qui consiste, précisément, à privilégier la théorie, origine et aboutissement de tout raisonnement. C'est un digne apôtre de Descartes.

Cette unité de l'Art et de la Science, qui caractérise la Renaissance, va être rompue à la fin de cette même période. Il s'agit même d'une double rupture qui va séparer trois domaines qui n'en faisaient qu'un jusque là :

ruptures art, technique, science

Comment en est-on arrivé là ? À l'époque, Art et Technique signifiaient la même chose, le premier terme vient du latin, le second du grec. Ils désignaient l'exercice d'un métier ou, plus exactement, la mise en œuvre de connaissances associées à un métier (toujours cette présence indispensable de la pratique). L'art renvoie ainsi au métier. Ils sont toujours associés de nos jours quand on parle Arts et Métiers, d'un côté les savoirs, et de l'autre les métiers auxquels ils s'appliquent. Le mot artisan plus récent désigne bien la personne exerçant un métier. Mais alors qu'est-ce qu'un métier ? Si Art renvoie à ce dernier, encore faut-il le définir. Et c'est à partir de là que tout a explosé. Voici les deux propositions clefs à la base de la mort de la civilisation occidentale :

  1. L'homme « manuel » n'est pas un homme libre
  2. Seules les activités de l'homme libre relèvent de la Science

Texte extrait de J.-.P Algoud (2001). Systémique. Vie et mort de la civilisation occidentale. L'Interdisciplinaire, 2 vol. 1600 p.

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