General Institute in Theory,
Analysis and Systems Survey
fr en zh


Inscrivez-vous à MIPS !
Cliquez pour accéder à A's blog. A's blog
2008-05-14
Nouvelle SYSTEMIQUE
- M. Thomas CHARGROS
Recherche > Présentation

Rappelez le texte de référence en pointant ou survolant la souris sur le numéro de référence en bleu.

bombe atomique

Il a beaucoup été question de fins en cette fin de siècle, également fin de millénaire, en particulier au niveau des idéologies. En ce qui me concerne, je vais bien plus loin puisque je prétends qu'il s'agit de la fin d'une civilisation, la nôtre. Les jeunes n'ont plus de repères, dit-on, pour expliquer la montée de la délinquance, de la consommation de drogue, et autres comportements. En réalité, la civilisation occidentale a perdu tous ses repères. C'est bien en 1999 que, d'un côté les policiers de San Francisco se déguisent les uns en prostituées (les « policières », au diable la langue française et ses limites absurdes), les autres en clients potentiels (les policiers), pour piéger les gens qui osent se livrer à ce commerce coupable, pendant qu'un président des Etats-Unis confondait les cendriers et le sexe de sa stagiaire... le tout financé par les contribuables. It's your money comme on dit dans ce beau pays. Je ne déforme rien : il s'agit de faits. Le reste de la planète n'est pas en reste. Les policiers et gendarmes français défilaient dans la rue et réclamaient des moyens pour se... protéger ! Il est vrai que la violence de notre « belle » civilisation occidentale est grandissante. Les jeunes ont « bon dos » et auraient tendance à refuser de servir de bouc émissaire. L'idée de « tolérance zéro » fait pourtant son chemin et contribue à remplir les prisons d'adolescents, et ce dans le monde entier. Quand l'humanité sera divisée en deux moitiés, l'une en prison et l'autre la surveillant, on sera vraiment au bout de l'impasse.

Les honorables membres de cette Civilisation Occidentale semblent errer à travers un univers qui leur est devenu totalement étranger et qui répond coup pour coup aux agressions humaines. L'homme veut détruire les bactéries ? Il en forge de plus résistantes ! La civilisation occidentale porte le scientisme comme un masque qui lui permettrait de jouer les super-héros... Comme un individu atteint psychiquement, elle se forge un monde artificiel déconnecté du réel. Le monde occidental est pervers car tout y est mensonge, tromperie, apparence... Nous vivons une comedia el art et elle gagne toute la planète.

Comment pouvait-il en être autrement, après un siècle destructeur et négationniste, affligé d'autodestruction ? Des millions de morts jonchent le sol. Il faut remonter à la peste pour avoir autant de ravages, une destruction aussi massive. La peste était un fléau externe. Le mal qui ronge la CO est interne. Le mot autodestruction est donc bien approprié. Elle est le résultat de l'évolution de notre civilisation, dont on se demande si elle mérite encore ce nom. En effet, au génocide s'est ajouté ce que j'appelle un cogitocide, la manipulation des esprits, la neutralisation de notre capacité à penser, par le contrôle des connaissances. La vogue de la déconstruction, dont la portée va bien au-delà de la pensée de Deleuze, correspond bien à l'état d'esprit de cette fin de règne, en panne de construction. Car construire c'est se donner des visions du monde, des représentations qui, si elles deviennent communes à une communauté, seront qualifiées de représentations sociales, que T. Kuhn appellera paradigme pour les communautés scientifiques.

Quoi de plus terrifiant qu'une bombe atomique ? Il suffit de regarder Hiroshima après l'explosion. Tout a disparu. C'est le résultat, au niveau des esprits, de cette autodestruction que notre civilisation s'acharne à poursuivre. Cet effet « table rase » devrait nous permettre, non de reconstruire, mais de construire, énoncer des concepts sur lesquels on réalise des pratiques, donc fabriquer1 une science qui permette enfin de comprendre l'univers et de trouver de vraies solutions aux problèmes qui se posent à l'homme. Le GI-TASS s'est donné cet objectif. Système ouvert, il invite tous ceux qui adhérent à ce projet de le rejoindre car, depuis sa création par Jean-Pierre Algoud (1975), il est un centre de recherche virtuel. Tous ses membres, à partir de leurs lieux d'activités principales, apportent une contribution à ses actions.

La Fabrication de la Science

Cette question est au centre des débats qui ont animé le XXe siècle, passé d'un scientisme arrogant, songeons à la phrase de Berthelot « La Science est aujourd'hui en mesure de revendiquer la direction morale et matérielle des Sociétés », à un scepticisme qui gagne peu à peu les chercheurs. Seules, les espèces à grandes œillères, restent encore persuadées du contraire. Les lobby financiers tentent de retourner la tendance par des cogitocides appropriés, mais le risque est grand qu'ils disparaissent avec leur cible, les consommateurs.

Mon projet est donc ambitieux, peut-être relève-t-il de l'utopie, mais n'est-ce pas elle qui, finalement, fait avancer les choses? Quels sont les thèmes qui relèvent de la fabrication d'un paradigme scientifique ? Trois points doivent être abordés :

  • représenter le réel c'est l'appréhender, il est question de l'objet
  • comment positionner l'observateur-sujet
  • dépasser le clivage objet/sujet

Du réel-objet à sa représentation

Le thème de la relation entre le réel et la science est extrêmement sensible. Il en recoupe beaucoup d'autres dont celui, essentiel, du couple théorie/pratique. Il recoupe également le couple latins/anglo-saxons, les seconds se méfiant toujours de la vocation à théoriser des premiers. Je ferai souvent référence dans cet esprit aux débats internes à la psychanalyse, car ils sont très significatifs des questions qui se posent quand on passe de la theoria à la praxis. Pour moi, la théorie est toujours un repère, même si, comme tous les repères, il est utile de le changer. Il n'est donc que provisoire.

De la théorie-repère...

Quand j'ai abordé mon histoire-synthèse des savoirs humains, j'ai repris à titre provisoire, la distinction d'Aristote entre les trois pôles :

Théôria Praxis Poïésis

qui, elle-même, renvoie à trois types d'activité :

  • l'étude des structures compréhensives des phénomènes
  • la pratique, mais dans une acception étroite, limitée aux activités de service, pour reprendre une expression contemporaine
  • la création ou la fabrication mais également avec un contenu étroit, éloigné de son sens moderne : la copie de la nature

Cette distinction correspond de plus à une hiérarchie dans les rôles qui y sont attachés. La troisième classe d'activités permettait de financer les activités purement spéculatives de la première. En proposant cette distinction, les grecs fondaient par la même le couple théorie/pratique qui a conduit à des impasses qui se sont bien construites et renforcées. Les gens de terrain, praxis ou poïésis, se voient reprocher une faiblesse des bases théoriques sur lesquelles ils appuient leurs actions, fussent-elles efficaces. Dans la foulée en général, car cela va de pair, il leur est reproché également d'utiliser un langage non ésotérique et donc accessible à tout le monde. L'ésotérisme est un fait scientifique. Il permet surtout d'engager des actions sur lesquelles il est impossible de porter un jugement. La psychanalyse, et toutes les disciplines, doivent rester réserver aux initiés. Il s'agit là aussi d'un phénomène que seule la systémique est en mesure d'analyser. Pour comprendre cette tendance à l'ésotérisme, qui frappe la France plus que tout autre pays, il faut intégrer les sujets eux-mêmes. En effet, ils en redemandent ! Si, à la sortie d'une conférence, l'intervenant a été bien compris, on en déduira immédiatement que le sujet était simple et donc... sans intérêt. Par contre si on n'a pratiquement rien compris, on en déduira que le sujet devait être difficile et le conférencier bien intelligent. Il faut donc verser dans l'hermétique ! Mais il faut aller encore plus loin : au-delà du langage, c'est dans le respect des vérités établies qu'un scientifique sera évalué, sinon on veillera à le marginaliser. Voyons de plus près cette alternative.

Reconnaissance, institutionnalisation et immobilisme

La montée des territoires que j'ai décrite s'est accompagnée de la mise en place de chiens de garde2. Lieux de savoir-pouvoir, donc lieux d'argent. La théorie se cristallise, se fige. Les déviances sont condamnées. En psychanalyse, par exemple, la liste des laissés pour compte est impressionnante :

L'histoire psychanalytique est riche en périodes de ruptures, morts et suicides. Il y a une logique dans ces ruptures (qui n'ont pas uniquement Freud pour acteur, mais aussi l'institution). Les disparus sont annulés par l'Histoire. On les désigne comme voyous, toxicomanes ou fous. On impute aux déviants le désir d'avoir voulu se débarrasser du maître.3

Nous tenons là l'effet pervers de la théorie : c'est autour du gourou que vont se serrer les disciples, à tel point que l'on peut se demander si les deux tendances extrêmes, comme souvent, ne finissent pas par se côtoyer : les intégrismes finissent par l'emporter. Etre reconnu sur un territoire suppose l'accord des gardiens du temple. C'est la situation cognitive actuelle et générale de l'humanité. Il est également « confortable » de valider, comme théorie, une formulation logico-mathématique. Restons en psychanalyse et lisons Grodeck :

La psychanalyse est l'affaire du monde entier ; vouloir la resserrer dans le cercle étroit de l'Association, c'est une prétention qui se vengera... Si l'Association psychanalytique tien à conserver son importance, ou plutôt, si elle tient à la regagner, il faut qu'elle renonce à vouloir, tel le Concile de Trente ou les confessions d'Augsbourg, établir des articles de foi, statuer avec superbe, jouer à la commission d'examen ; il faut savoir qu'elle a une tâche plus haute, à savoir celle d'explorer, de douter et d'explorer à nouveau.4

Il est clair qu'avec une telle déclaration, Groddeck avait vocation à être marginaliser.

Marginalisation et droit à l'évolution

Hors du territoire, point de salut, hormis pour les nobélisés qui vivent sur leur médiatisation, dans le star-system. On tolère qu'ils puissent dire n'importe quoi ou presque, car ils ne produisent généralement plus, et paradent. Ils servent donc à renforcer la gloire de leur discipline et à étendre son territoire. Ils sont, à ce titre, plus utiles que nuisibles. D'ailleurs, on sait bien qu'il n'y a pas de nuisibles...

Les chercheurs, penseurs, tous ceux qui cogitent, en dehors des sentiers battus, ici d'un territoire, d'une école, sont marginalisés. C'est aussi mon sort car je ne prêche pas une systémique (les prophètes ou gourous sont déjà bien assez nombreux...) mais la nécessité pour tout individu (dans la mesure où il est encore conscient) d'enlever les œillères dont la société l'a doté. Si prêche il y avait, il porterait sur une autothérapie. Rejoindre le cortège (réduit) des turbulents, contestataires, impolis, dont les idées peuvent toujours faire l'objet d'une récupération, si besoin est :

La théorie et les idées nouvelles avancées par autrui, Freud n'arrive en réalité à les comprendre que lorsqu'il arrive à l'intégrer dans sa théorie propre. C'est ainsi que le concept d'introjection d'Abraham sera « incorporé » par Freud dans son travail sur « deuil et mélancolie »...Freud oubliant de rendre justice (ou priorité) à une des études les plus originales d'Abraham. Et si ce dernier en fait la remarque, Freud lui répondra que l'essentiel de ce qu'il a découvert fait à présent partie intégrante de la théorie freudienne ; pour le reste : Bien que tout cela soit exact, vous êtes passé à côté de la vraie explication.5

Les chercheurs savent bien qu'il est possible de trouver des milliers d'exemple de ce niveau. Le plaggiat est la règle, en science comme en littérature. Toutes les disciplines ont connu et connaissent ces phénomènes. Le courant que j'ai qualifié d'institutionnaliste est largement prépondérant. Il conduit, comme une boucle positive, à un renforcement de la fragmentation du territoire des connaissances et donc à l'impuissance cognitive débouchant inévitablement sur des erreurs de pilotage.

Nous retrouverons souvent cette bipolarisation de la pensée humaine, étonnant reflet de l'inné et de l'acquis, qui se partage entre une tendance lourde, fondamentalement conservatrice car à la source de pouvoirs établis, qui veulent évidemment le rester, et un courant de faible intensité, rejetant les idoles, et sur lequel se construit le futur de la pensée humaine. Si ce courant de faible intensité disparaît, la pensée fera de même.

... au repère mobile

Il n'est pas étonnant que l'idée de paradigme chez T. Kuhn, proposée dans les années 606, ait connu quelque retentissement dans la communauté scientifique. En effet, sa démarche s'insère bien dans le cadre de notre questionnement général. Comment expliquer cet intérêt? C'est que, jusqu'à lui, la fabrication de la science, thème plus large que celui de la structure des révolutions scientifiques, n'intéressait pas grand monde. Certes l'inévitable Claude Bernard, et d'autres, tentèrent de définir une norme de qualité en matière de recherche, mais personne n'avait imaginé la démarche de Kuhn. La controverse qui s'est développée autour de l'idée de paradigme telle que la présenta Kuhn, repose sur deux arguments simples.

La notion kuhnienne de paradigme est floue

En effet, s'il avance que le « paradigme est un modèle ou un schéma accepté [dans une communauté scientifique] », c'est pour préciser immédiatement « que le sens de modèle et de schéma n'est pas tout à fait le sens habituel de la définition du paradigme ». Devant ce flou, qui lui a été reproché, il a été amené à proposer un autre concept, celui de matrice disciplinaire, qui rassemblerait quatre idées : les relations, les modèles, les valeurs et les illustrations des trois points précédents qu'il qualifie d'exemples partagés. Outre le fait que je ne vois pas de matrice dans ce schéma, le terme de modèle réapparaît.

Kuhn comptait se démarquer de la connotation quantitative du mot modèle, mais il n'y réussit pas puisqu'on revient au point de départ. C'est en réalité le terme de pattern qu'il aurait peut-être fallu conserver alors que notre volonté de franciser tous les mots anglais à conduit à parler de schéma, concept beaucoup plus restrictif. Mais, nouvel inconvénient, pattern est utilisé en sciences humaines mais pas en sciences...

En ce qui me concerne et comme je l'ai déjà souligné, il s'agit de prendre conscience de la notion de vision du monde ou de représentation de l'univers qui habite tout observateur. Les sociétés anciennes sont pratiquement considérées par nos contemporains, le plus souvent, pour des arriérés en parlant de « pré-scientifique » ou de « primitifs ». Kuhn n'y manque d'ailleurs pas :

Seules les civilisations qui sont filles de la Grèce hellénique ont possédé autre chose qu'une science extrêmement rudimentaire. Toute la masse des connaissances scientifiques est le produit de l'Europe durant les quatre derniers siècles. Nul autre lieu, nulle autre époque n'ont permis l'existence de ces communautés très spéciales dont provient la productivité scientifique.7

Avant la C.O., le néant. Kuhn est de fait bien engagé dans ce que j'ai appelé l'impasse grecque. Cette fragmentation des savoirs de l'humanité en territoires, est ainsi défendue inconditionnellement par Kuhn, comme les autres, car ce sont les gardiens du temple qui eux seuls détiennent la vérité:

La reconnaissance de l'existence d'un groupe professionnel seul compétent et accepté comme arbitre exclusif des réalisations professionnelles, a d'autres conséquences. Les membres du groupe, en tant qu'individus et en vertu de leur formation et de leur expérience commune, doivent être considérés comme les seuls connaisseurs des règles du jeu ou d'un critère équivalent de jugement sans équivoque.8

Cette idée a, non seulement entraîné un cloisonnement scientifique, mais a stratifié les sociétés en autant de corporations fermées, facteurs de blocage social. Les révolutions se font sur ce genre de situations, comme « autre conséquence »... Les chercheurs se sont ainsi dotés eux-aussi d'œillères qui les amènent à se cantonner sur une trajectoire, quitte à ce qu'elle conduise à l'abîme. Mais ils auront fait carrière.

La majeure partie des discours actuels porte sur la nécessité d'une théorie unifiée des connaissances. Ils émanent de tous les territoires. La civilisation occidentale, qui repose essentiellement sur le capitalisme industriel, déteint peu à peu sur toute la planète, mais elle n'a plus de vision du monde ou de représentation sociale universelle. Les théories-repères ont disparu. Elles ne suscitaient qu'indifférence. Serions-nous au seuil d'une révolution scientifique ?

Les révolutions n'existent pas

Ce n'est que le rappel d'une position dont je pense avoir montré le bien fondé.9 Mieux : le sens premier de révolutions, en général violentes et plutôt sociales, correspond à des hoquets qui naissent ponctuellement dans l'histoire des civilisations. Tout finit par rentrée dans l'ordre. Elles ne débouchent pas en général sur des changements de fond. Michelet, par exemple, arrête son histoire de la révolution française en 1794 à la fin de la Terreur. Le pouvoir politique a simplement changé de mains, de l'aristocratie à la bourgeoisie, mais le régime politique est resté pratiquement le même. Le développement de la monarchie parlementaire en Angleterre est un excellent contre-exemple.

Même l'idée de départ de Kuhn, a contrario, comparant révolutions politique et scientifique, est contestable :

Pourquoi appeler révolution ce changement de paradigme ? Etant donné les différences énormes et essentielles qui distinguent le développement politique du développement scientifique, quel parallélisme peut justifier qu'on utilise le même terme de révolution dans ces deux domaines ? 10

Son raisonnement est simple : on voudrait changer de paradigme comme on change de régime politique. Les qualificatifs utilisés par Kuhn sont également mal venus puisqu'il oppose science normale (celle qui domine) et extraordinaire (celle qui annonce un changement de paradigme).

Les changements de paradigme se font au détriment des défenseurs de territoires. Ils sont donc automatiquement conflictuels puisqu'ils font vaciller les pouvoirs. Dans ce contexte, l'idée d'associer un paradigme à une communauté reste valable, malgré le flou, encore, qui entoure ses critères d'évolution :

Il est probable que l'argument le plus lourd, pour les adeptes du nouveau paradigme, est de prétendre qu'ils sont en mesure de résoudre les problèmes qui ont conduit l'ancien paradigme à la crise. Quand il est légitime, cet argument est souvent le plus efficace, car il s'adresse à un groupe où chacun sait que le paradigme est en difficulté.11

Tout en récusant l'assimilation théorie-paradigme, il apparaît bien que Kuhn ramène le second terme au premier, et que la crise de paradigme résulte d'anomalies dont le paradigme « reconnu » n'arrive pas à rendre compte. De quelles anomalies s'agit-il ?

La mise à l'épreuve du paradigme se produit donc seulement après que des échecs répétés, pour résoudre une énigme importante, ont donné naissance à une crise. Encore faut-il que le sentiment de la crise ait fait apparaître un autre candidat au titre de paradigme. Car dans les sciences, cette mise à l'épreuve ne consiste jamais, comme la résolution des énigmes, en une simple comparaison d'un paradigme unique avec la nature. Elle intervient au contraire à l'occasion de la concurrence de deux paradigmes rivaux, réclamant l'adhésion d'un groupe scientifique.12

En ce qui me concerne, je préfère, et de beaucoup, le mot anglais de puzzle car il traduit bien la question posée. Prenons, par exemple, la situation que j'ai décrite et que je prétends être celle de la C.O. en ce début de 3ème millénaire. L'univers est fragmenté en morceaux qui gisent, épars, sur le sol, tels justement les pièces d'un puzzle. Mais le problème est bien plus complexe que le cas courant d'un puzzle. En effet, il ne s'agit pas de reconstituer un ensemble que l'on est sûr d'obtenir avec un peu de patience et suffisamment d'essais, même si on ne dispose plus du modèle. En effet, il s'agit d'un processus dynamique de fragmentation, et non pas de recoller des morceaux d'un vase brisé.

Précisons. La vision globale de l'univers, présente dans les sociétés anciennes, a été non seulement morcelée en de multiples territoires, mais ces derniers d'eux-mêmes ont évolué tout à fait indépendamment de la situation initiale. Tout s'est passé comme si les pièces du vase avaient été transformées. La question que je pose est donc particulièrement complexe : est-il possible de retrouver une vision unifiée de l'univers alors que nous de disposons que de morceaux n'ayant que de lointains rapports avec l'état initial de l'univers ? Les crises ouvertes, ou occultées, que vivent actuellement toutes les disciplines sont autant d'énigmes non résolues, au sens de Kuhn par exemple, et sans doute pas prêtes de l'être. En effet, les résoudre supposerait le rétablissement d'un lien social entre des communautés scientifiques faisant le gué du haut de leurs forteresses. Ce projet semble donc démesurée tant l'évolution du savoir humain semble enfermer dans un processus irréversible.

Mais parler de travailler à une représentation sociale universelle de l'objet observé, c'est poser la question du sujet lui-même, de celui qui précisément observe. La vision du monde, que véhicule toute civilisation, intègre, de ce fait même, l'être.

De l'Observateur-Sujet à sa représentation
De l'homme unidimensionnel au tridimensionnel

Il est évident que la désagrégation continue de notre vision du monde au cours des 900 ans de la civilisation occidentale devait avoir des conséquences sur l'homme lui-même, son acteur principal. Une civilisation, un humanisme. Celui forgé par la CO, ce devrait être clair après mes développements précédents, présente une double évolution. En premier lieu, elle l'a doté d'une seule dimension. L'homme est devenu d'abord unidimensionnel. Mais elle a fini par perdre même cette linéarité puisqu'il est question maintenant de la mort de l'homme.

Je propose d'en finir avec ce réductionnisme et de passer à l'homme tridimensionnel.

De l'Homme unidimensionnel à sa disparition pure et simple

L'homme unidimensionnel évoque immanquablement H. Marcuse, philosophe engagé des années 60, référence des contestataires. L'homme unidimensionnel fut traduit en français en 1968. Ce ne fut pas un hasard La pensée de Marcuse correspondait à l'état d'esprit des soixante-huitards, soucieux de rejeter toute forme de répression et d'en finir avec la position centrale réservée au travail dans la société. Sa critique de la société unidimensionnelle avancée, à partir de deux points d'appui qui se renforcent mutuellement, la surconsommation et le surtravail, peut paraître actuellement bien désuète. En effet, les soixante-huitards sont revenus résignés de leurs ermitages ardéchois. Cela ne signifie pourtant pas qu'ils se soient trompés de constat, mais qu'ils se sont heurtés à l'irréversibilité de l'évolution des systèmes sociaux. Derrière la surconsommation se cachait une manipulation des esprits :

La pensée unidimensionnelle est systématiquement favorisée par les faiseurs de politique et par leurs fournisseurs d'information de masse. Leur univers discursif est plein d'hypothèses qui trouvent en elles-mêmes leur justification et qui, répétées de façon incessante et exclusive, deviennent des formules hypnotiques, des diktats.13

Et plus loin :

La société industrielle récente n'a pas réduit, elle a plutôt multiplié les fonctions parasitaires et aliénées (destinées à la société en tant que tout, si ce n'est à l'individu). La publicité, les relations publiques, l'endoctrinement, le gaspillage organisé ne sont plus désormais des dépenses improductives, ils font partie des coûts productifs de base.14

Je ne chercherai pas du côté de la crise asiatique des années 90 un écho à l'analyse de Marcuse, mais je retiendrai l'idée de pensée unidimensionnelle car je le retrouve sur ce point mais en donnant à cette notion un tout autre contenu. En effet, s'il reste vrai que le marketing, entre autres, paraît le plus souvent stimuler des besoins artificiels, le débat est ailleurs. Au-delà de la pensée unique qui semble renforcer la surconsommation en lui donnant, de plus, des bases objectives, la manipulation des esprits va bien au-delà d'une incitation à se découvrir de faux besoins. Elle est devenue une forme évoluée de contrôle social. Elle lave véritablement les cerveaux sans qu'il soit nécessaire d'y mettre quelque chose. Il suffisait d'arriver à persuader les hommes de l'inutilité de comprendre le monde dans lequel ils vivent, de leur bâtir un univers virtuel du meilleur des mondes. Ce contrôle social prend appui sur une représentation sociale implosée de l'univers. C'est alors que l'individu, muni d'œillères, ne sait plus faire qu'une chose : aller droit devant, dans une direction, sans se mouvoir de part et d'autre, sauf si le maître en a décidé autrement. Il s'agit bien d'un homme unidimensionnel, linéaire. Life is LIFE : Lavage de cerveau, Intoxication cognitive et Fermeture/Folie.

Ainsi, en cette fin de millénaire et de civilisation, ce n'est pas tant la dimension consommation qui est en cause, mais le degré de liberté de l'homme dans toutes ses activités. Cette issue est tout à fait conforme à mon idée d'impasse grecque, mais poussée à sa limite : au fond de l'impasse. La métaphysique a tout d'abord été exclue comme irrationnelle et donc anti-scientifique. Elle était le bain des formes religieuses qui ont jalonné l'histoire de l'humanité. Elles ont été jetées avec l'eau du bain.

Dans une vision interactive, et donc systémique, de la relation sujet/objet, la seule vision que l'on s'autorisa de l'objet fut une vision normative. La vision impliquant l'historique du sujet, son expérience, a été évacuée. C'est alors que le handicap du sujet se renforça par celui dont on a doté l'objet. Une boucle positive sujet/objet s'est alors développée dont l'ultime évolution consiste à chercher dans les molécules des neurones le berceau de la conscience. L'homme est alors totalement déraciné/ déconnecté de son univers :

Le repli de l'existence humaine sur une intériorité fermée, totalement isolable, sans consistance charnelle et vouée à la représentation, ce repli traduit non une avance décisive et heureuse, mais la consécration d'un exil qui risque d'être définitif. Cet exil est corrélatif d'une impossibilité : celle d'occuper et d'habiter charnellement le monde, voire même et surtout celle de hanter le corps propre. Cette situation, de par les progrès de la science, ira sans cesse en s'aggravant.15

L'homme, en tant que sujet, est mort autour des années 1960, lorsque les sciences sociales, sous la poussée des scientifiques, le réduisent à un langage (Saussure,...) ou à un support de relations sociales (Lévi-Strauss). Son cadavre, brûlé, a été dispersé aux quatre vents sur les territoires-forteresses. La reconstitution risque d'être d'autant plus difficile que subsistent des « leurres » qui ont trompé des chercheurs restés, pourtant, lucides, comme précisément A. De Wælhens. En effet, ce dernier, par exemple, reportait, dans les années 80, tous ses espoirs sur la psychanalyse. Comme leurre, on ne peut espérer mieux. En effet, cette discipline, d'une part, reste cantonnée essentiellement au langage, qui serait censé synthétiser l'homme, et, d'autre part, la réalité n'est souvent évoquée que comme fiction16. La psychanalyse n'est donc pas un bon repère ! Je ne discuterai pas ici de l'intérêt de la notion de fiction dans le transfert, mais je refuse de reconnaître en la psychanalyse une contribution à la notion d'humanisme, comme je l'ai refusé également à certaines doctrines philosophiques comme l'existentialisme, si ce n'est de reconnaître comme humanisme la position qui consiste à ne pas en avoir...

Ainsi, en réintégrant le sujet dans toute observation, en le liant à l'objet, je risque de m'attirer encore bien des foudres. Il fallait pourtant bien le faire car l'homme aux œillères est l'illustration d'un contrôle social qu'il importe de mettre à jour, mais qu'il importe surtout de dépasser. Cette attitude m'a conduit à introduire la notion de tridimensionnalité.

L'homme tridimensionnel

Ecartons tout de suite la notion de multidimensionnalité qui ne concerne pas ici notre propos. En effet elle porte sur une multiplicité possible des activités humaines. Je raisonne ici sur la nature humaine. Je prétends qu'elle reste unidimensionnelle, dans chacune des activités que l'individu peut prétendre exercer.

Heidegger fait partie de ceux qui ont rejeté l'humanisme avec, selon lui, son bain : la métaphysique. Je ne peux évidemment pas être d'accord avec cette position. L'humanisme que je propose, à travers une philosophie systémique, ne relève pas de la métaphysique pour une raison simple : je l'ai construit à partir du réel, en observant l'homme en mouvement dans son univers. L'interprétation que j'en donne correspond certes toujours à une représentation, à une théorie du sujet, mais c'est la seule issue pour sortir de l'impasse grecque. La seule question qui peut encore se poser est la suivante : est-il encore possible de réconcilier l'homme avec son univers ?

Pour préciser cet humanisme, je commencerai par décrire sommairement l'existant, tout en rappelant qu'il s'agit d'un existant... ancien puisqu'on peut dire qu'en l'an 2001 il n'y a même plus d'humanisme à défendre...Cet existant historique peut se ramener à quatre directions :

  1. L'humanisme de la Renaissance, en tant que retour à l'Antiquité, essentiellement la Grèce, après un contournement implicite du christianisme. Cet humanisme peut se ramener à une dimension simple : la raison. Le célèbre « Je pense donc je suis », s'inscrit bien dans cette tradition. Il correspond à la réflexion de l'homme unidimensionnel qui, à force de ramener, en prolongation, la raison au calcul, se réfugie dans la pure abstraction, pure en tant que déconnectée du réel. Une théorie est pure (donc admirable, estimable...) que si elle n'a aucun lien avec le réel... Le réel comme fiction.
  2. Toujours plus loin dans l'impasse avec F. Schiller, avec lequel est né le mot lui-même d'humanisme. Il l'associe à la logique et à la théorie de la connaissance.
  3. Les défenseurs de l'ordre humain dans la conception générale de la vie en manifestant des réactions de rejet par rapport à Dieu.
  4. A l'opposé des précédents, il s'agit de bien dissocier chez l'homme ce qui relève de sa condition animale, d'une part, et ce qui relève de la volonté de Dieu, d'autre part (religion en particulier)

Je rattacherai à la tendance 3, des philosophies ou des doctrines contemporaines, comme celle de l'existentialisme de Sartre. Ce dernier revendique qu'il parle bien d'humanisme. Je suis d'accord avec lui, d'un certain humanisme. Nous retrouvons chez lui trois mots-clefs dont je me garderai, pour le moment, d'analyser les liens : phénoménologie, ontologie et humanisme. Il s'interroge sur les degrés de liberté détenus par l'homme et il est clair, pour lui, qu'il les a tous. En rejetant Dieu, Sartre pense avoir débarrassé l'homme du déterminisme que certains attachent à la nature humaine. Cette démarche est d'une grande actualité face à la montée des manipulations génétiques. ! ! En effet, les généticiens pensent eux, au contraire, que tout est dans la nature humaine. Pour eux, avec ou sans Dieu, l'essence précède l'existence.

Je trouve cependant l'apport de Sartre intéressant puisqu'il nous dit en fin de compte que tout est possible, pas de limitation à la liberté :

Un homme n'est rien d'autre qu'une série d'entreprises, qu'il est la somme, l'organisation, l'ensemble des relations qui constituent ces entreprises.17

En tant que philosophe et entrepreneur je ne peux que souscrire à cet énoncé si peu connu de J.-P. Sartre. Mais il n'est pas suffisant pour définir ce que l'homme peut faire de cette liberté. Le philosophe s'interdit même de se poser la question : l'homme est la somme de ses actes. Mais de quels actes s'agit-il ? On a la fâcheuse impression avec lui qu'il s'agit de se laisser aller au gré des flots !

Je me suis posé par contre cette question et je lui ai donné une réponse : l'homme complet est un homme trimensionnel. Dans le cas contraire je parlerai d'handicapé. Et ma thèse là aussi est claire. La civilisation occidentale génère des handicapés. C'est une de ses propriétés fondamentales.

Avant d'évoquer ce que j'entends par tridimensionnalité, je tiens à préciser en préalable qu'il ne s'agit en rien d'un subjectivisme. Il faut simplement, mais fondamentalement, prendre le contre-pied des positions extrêmes qui consistent soit à évacuer l'homme de l'univers, soit à le déconnecter de cet univers. Il est urgent de remettre l'homme dans son environnement avant qu'il ne soit trop tard. Le sujet est indissociable de l'objet. Je propose donc de qualifier cet humanisme de systémique pour mettre en valeur ce retour aux sources. Il serait tout aussi juste de parler d'un humanisme interactif sujet/objet.

Ceci étant posé, les trois dimensions de la réalité humaine, pour reprendre l'expression de Heidegger, et sans faire de la métaphysique, sont pour moi les suivantes :

Agir Maîtriser Innover

Le sigle AMI est une façon commode de retenir cette trilogie et c'est bien un ami indispensable de l'homme. A toute philosophie correspond une vision de l'homme. Je ne pouvais donc parler de systémique sans avoir en préalable précisé ma vision. Je présenterai ces trois pôles dans leur enchaînement dynamique. Il est d'ailleurs possible de partir de l'un quelconque de ces pôles qui sont indissociables. Il n'est donc pas raisonnable, par exemple, de parler cogito de manière isolée. Il est sans doute nécessaire à l'homme mais en aucun cas suffisant. J'ajouterai même qu'il est dangereux de l'envisager seul.

AMI : Un humanisme systémique
Agir, Maîtriser, Innover

AGIR

Ainsi que je l'ai déjà relevé, Sartre, et c'est à la fois heureux et étonnant chez lui, parle d'entreprises alors qu'il serait préférable pour l'existentialisme de parler actes. En effet, le mot entreprendre, qui est en voie, et c'est assez rare pour être souligné, de passer dans la langue américaine, suppose un projet, idée que Sartre récuse par ailleurs. Le verbe entreprendre est très emblématique et je l'applique à toute activité, lucrative ou non. L'homme existe en tant qu'être agissant, entreprenant. Acteur. En cantonnant une bonne partie de la population à l'inaction, la civilisation occidentale ne pouvait qu'accélérer son déclin et réunir une des conditions de sa future disparition. Agir ou entreprendre suppose la réunion de trois conditions :

  1. La définition d'un projet
  2. Peu importe que ce projet soit défini collectivement (Japon) ou résulte d'une volonté individuelle. Son absence révèle la présence déjà d'un premier handicap. Nous retrouverons l'idée de projet quand je parlerai de la téléologie dans les systèmes. Il est flagrant que la masse des individus sans projet va croissante.18 Il existe au moins deux raisons systémiques à cette situation :

    • les éducateurs ne sont pas en mesure de stimuler l'apparition d'un quelconque projet professionnel car ils sont déconnectés du monde professionnel19
    • contrairement à ce que l'on veut nous faire croire, à savoir que nous disposerions de capacités créatives infinies, l'imaginaire est mort. Un individu chez qui persisteraient ces capacités est dangereux en termes de contrôle social. Il est important qu'il ne puisse pas imaginer d'autre situation que la sienne

  3. La connaissance de soi
  4. Ici je reprends, pourrait-on m'objecter, du connu. Le « connais-toi toi-même » de Socrate est dans toutes les têtes. En réalité il s'agissait surtout d'une réaction contre les thèses précédentes centrées sur des interrogations sur l'univers. Il en a été en philosophie comme ailleurs, chaque chercheur construit son territoire, et donc son pouvoir, à partir d'une vision partielle du monde. Je n'ai donc pas cette vision fermée de la connaissance de soi, mais la conviction que tout système, engagée sur une trajectoire, doit évidemment disposer d'une connaissance de soi pour rester au plus près de la trajectoire théorique résultant de son projet. Prendre la route, par exemple, avec un véhicule sur lequel on ne dispose pas de connaissances essentielles, c'est s'exposer à des déboires. Il est bien connu qu'un bon pilote est aussi mécanicien, car il dispose de ces connaissances essentielles.

    Contrairement à ce que l'on pense généralement, notre connaissance de la mécanique humaine n'a guère progressé ainsi que je l'ai déjà souligné. De plus, notre vision de l'homme est une vision fragmentée, correspondant à des théories assises sur des territoires. Il suffit de suivre tous ces débats qui animent périodiquement toutes les disciplines pour s'en convaincre. A cette absence de vision globale, se superposent, et elles ont alors la partie facile, des actions de manipulation du mental.

  5. La poursuite du projet
  6. J'utilise le terme « poursuite » à bon escient. Je serai tenté de dire « management », mais le risque serait alors élevé de renvoyer cette idée à des approches pas inintéressantes mais limitées par rapport au contenu que je lui donne.

    Un projet, joint à une connaissance de soi, doit se mettre en œuvre. Le temps après l'espace. L'individu se propose de suivre une trajectoire lui permettant de concrétiser son projet. Il doit jaillir des starting-blocks, se lancer et donc rencontrer généralement angoisses, peurs... mais aussi l'euphorie de la réussite.

    C'est la négligence dont ont fait preuve les grecs sur ce dernier point, voire une ignorance délibérée, qui m'a conduit à introduire la notion d'impasse grecque. Les grecs évoquaient la théorie (spéculation purement abstraite), la pratique (politique, économie...) et la poïétique (les activités de fabrication). Cette dernière, qui nous intéresse ici, était, d'une part, ramenée à une reproduction de l'univers, mais, surtout, était considérée comme tout à fait indigne d'un être « parfait ». Les décisions importantes se devaient d'être prises hors du terrain, il fallait « abstraire ». Ma position est à l'opposé. Les hommes qui se réfugient dans l'abstraction perdent tout contact avec la réalité. Dès lors, les décisions qu'ils sont susceptibles de prendre ont une forte probabilité de présenter des effets pervers qui mettent en péril le projet lui-même. Les systèmes éducatifs occidentaux ont été construits suivant les idées grecques. Les étudiants y vivent dans des mondes abstraits, déconnectés de la réalité. Comment peut-on croire qu'ils sont ainsi mieux préparés à y être immergé ?

MAÎTRISER

Nous passons, dans notre monde cloisonné, à un deuxième type d'activité : la manipulation des connaissances. Le vocable éducateur est une première approche de la notion de maîtrise de connaissances qui, selon moi, constitue la deuxième dimension de l'homme. Tout individu doit être mis en situation d'exercer la fonction de transfert de connaissances. Elle ne doit pas relever exclusivement d'une catégorie sociale. Il faut même intégrer tous ceux qui travaillent sur le traitement et la circulation de l'information.20

Là encore le mot crise est incontournable. En effet, d'une part, le fossé persiste entre décideurs et formateurs. Les entrepreneurs ont été amenés, pour des raisons pas toujours liées à cette question, à créer leurs propres systèmes de transferts de connaissances, avec les mêmes dérives.21 Le vrai problème reste donc l'accès aux connaissances. Point essentiel.

Il reste à préciser les liens avec les deux autres pôles : Agir, Innover. Pour agir il est nécessaire de s'appuyer sur une base de connaissances, expression consacrée par l'informatique mais très explicite ici. En effet, peut-on vraiment penser et agir sans références ? argumentent certaines publicités. Les actes dont parle Sartre semblent résulter d'une action irréfléchie. L'homme existe à travers ses actes. S'agit-il d'une ontologie à la Guizot et son « laisser-faire » ? L'homme serait le résultat incertain de la dynamique des liens sociaux. Comment a-t-on pu rapprocher l'existentialisme du marxisme. Je ne vois qu'un point commun : un certain déterminisme social. Je ne m'hasarderai pas à trancher.

Or ces références, les bases de connaissances, l'individu ne les possède plus, si tant est qu'il les ait possédées un jour... Soyons plus exact : elles existent mais sont imposées de l'extérieur, fixées ailleurs. Cela relève de l'anesthésie, comme la TVA, recette fiscale principale de l'Etat mais que l'on paye sans en être conscient. Les références relèvent de l'inconscient. La civilisation occidentale s'est organisée pour poser des œillères à l'individu et ce dès l'enfance. C'est très subtil : il ne lui est pas interdit de penser... mais il n'a pas le choix du référentiel. Muni de ces œillères, il erre dans un noir plus ou moins important, habité par la peur.

Pour s'accomplir, en agissant, l'homme doit d'abord enlever ses œillères, être en mesure de mobiliser les connaissances associées à son projet, de construire ses compétences « en marchant ». Or la réalité sociale est toute autre. Le couple agir/maîtriser n'existe pas. Deux exemples :

  • dans un atelier, un opérateur n'aura pas accès aux connaissances associées à son propre métier. N'ayant pas eu accès à une formation fermée, il n'est pas en mesure de comprendre ce qu'il fait au point d'intervenir sur le processus de transformation qu'il met en œuvre. C'est ainsi que pour intervenir sur sa machine avec un simple tournevis, il devra obtenir en préalable l'autorisation de son « chef » et l'objet sera placé précieusement dans une armoire fermée à clef...Nous sommes bien dans l'impasse grecque, jusqu'à la caricature.
  • dans un établissement d'enseignement, déjà, la priorité donnée aux études théoriques apparaît à un double niveau :
    • les connaissances pratiques sont déconnectées du monde de l'entreprise. De plus, comme je le dis souvent par dérision, l'étudiant est un processus markovien d'ordre zéro : il oublie ce qu'il a appris au cours de la période précédente. En conséquence, il faudrait pratiquer ce qui a été appris avant de s'engager dans un autre cycle d'apprentissage de connaissances.
    • les connaissances théoriques, elles, sont le résultat d'une activité nécessairement désintéressée, hors du champ de l'expérience. Elles contribuent ainsi à renforcer l'isolement de l'individu dans l'univers.

De l'homme bidimensionnel il faut alors passer à la troisième dimension, dans le prolongement de la seconde. En effet, l'individu agissant, à la recherche d'une solution à un problème, peut constater que les connaissances lui permettant de le régler sont insuffisantes. Il est alors appelé à passer dans un troisième monde, celui de l'innovation.

INNOVER

Ce monde est également fermé. Il s'agit d'un autre territoire avec d'autres pouvoirs. A l'université c'est le célèbre débat de l'enseignant-chercheur. Le CNRS est une institution spécifiquement française. Cherchez maintenant ! La France est ainsi la digne héritière de la Grèce pour penser que l'on peut consacrer sa vie à l'abstraction, à des recherches enfin désintéressées. Cette situation est également présente en entreprise avec les guerres internes entre les services de recherche et de production.

Le i de ami est non seulement le i de innovation, mais celui de imaginaire. Là aussi nous ne pouvons que dresser un constat de faillite. Alors que les vecteurs d'imagination surabondent (effets spéciaux, jeux vidéo...) ils ne servent qu'à renforcer le contrôle social. L'imaginaire étant source d'autonomie et donc de liberté, il doit être réduit à sa plus simple expression et, de plus, si l'homme veut faire travailler son imaginaire, à lui La Guerre des Etoiles, le Seigneur des Anneaux,...pour compenser.

L'humanisme tridimensionnel AMI, que j'ai construit, est donc un humanisme interactif entre les trois dimensions qui doivent habiter tout homme : agir, maîtriser les connaissances, innover. C'est un être totalement ouvert. Il n'est pas fermé ou entrebâillé, contrairement aux représentations des premiers philosophes grecs qui s'engagèrent dans une valse hésitation entre l'ouverture et la fermeture :

  • l'ouverture : les philosophes milésiens de la nature (VIIème-Vème siècle). L'essence précède l'existence dirait Sartre. Il est alors question d'une nature humaine ramenée à un élément : l'eau (Thalès de Milet), à l'air (Anaximène), au nombre (Pythagore), à un ensemble de quatre éléments eau/terre/feu/air (Eupédocle) ou à des particules (Leucippe). Cette dernière approche préfigure nos chevaliers modernes de la théorie des quanta...
  • la fermeture : les sophistes avec leur relativisme, qui a également trouvé des prolongements en philosophie contemporaine puisque Gorgias, par exemple, affirma que « rien n'existe ». L'homme est placé au centre de la réflexion, il est la « mesure de toutes choses ». L'objectivité n'existe pas. Cette tendance se confortera avec le très célèbre « connais-toi toi même » de Socrate.

Ainsi, soit l'individu n'existe qu'à travers l'univers, soit il est lui-même l'univers. Cette dichotomie n'a cessé de hanter les philosophes occidentaux.

L'homme est donc bien en panne, avec son cortège associé de tranquillisants et de psychotropes.22 Mais si les psychologues et psychiatres mettent l'accent sur la névrose, ils sont bien dans l'incapacité d'imaginer une interprétation qui leur permettrait d'aider les patients à sortir de leur état dépressif. Ils butent sur la contrainte essentielle à savoir le morcellement des savoirs en territoires autonomes. La pensée introuvable. De plus, les thérapies issues de leurs propres savoirs, et notamment l'idée de théorie-fiction, ne peuvent que les enfoncer davantage dans leur dépression :

Les psychanalystes estiment rencontrer de plus en plus de « personnalités dépressives ». Ces patients ont peu de conflits, n'éprouvent pas de sentiment de culpabilité, se sentent vides et ont des difficultés à supporter les frustrations. Ils ont tendance à adopter des conduites addictives. Le sentiment d'insuffisance domine la personne.23

Ne pouvant pas, ou s'étant mis en position de, comprendre l'origine de la personnalité dépressive, ils sont condamnés, là comme ailleurs, à tenter de lutter contre ses effets à l'aide des antidépresseurs. Triste constat, et analogie avec d'autres thérapies comme celles utilisées contre le cancer, le recours aux armes de destruction massive, symbole d'une civilisation qui s'autodétruit.

Si nous nous tournons du côté des théories de la motivation, toujours dans le cadre de l'individu en panne de références, nous ne pouvons que relever une approche morcelée en théories hétérogènes et jamais rapprochées : la physiologie (W. Cannon), les pulsions (C. Hull), les besoins (A. Maslow, H. Murray), les projets (psychologie cognitive). Je ne suis pas loin de penser que tous les comportements négatifs (je les qualifierai provisoirement ainsi) tels que l'exhibitionnisme, l'agressivité, la domination, sont les conséquences d'un humanisme vide, vision totalement pessimiste, ou, au plus, unidimensionnel, vision modérément pessimiste.

La systémique mettant l'accent, en particulier, sur les liens, il n'est pas étonnant qu'elle m'ait conduite à proposer un humanisme que j'ai qualifié d'interactif, afin de bien montrer qu'il s'agit d'intégrer, ou de réintégrer, l'homme dans son univers. Il est hélas peut-être déjà trop tard car l'univers lui-même est dépressif.

Avec le concept d'AMI, nous avons fait un pas en direction du paradigme systémique, en suggérant que la question actuelle de la représentation du monde est d'abord une crise de la représentation de l'homme : l'être. Il était nécessaire de régler d'abord cette question. Il sera possible, par la suite, de tenter de mettre fin à cette guerre froide des trois mondes, et de travailler à les relier, même si l'état actuel du monde semble rendre ce projet quelque peu utopique.

Léonard de Vinci est un des derniers hommes tridimensionnels. C'est la raison pour laquelle le GI-TASS l'a retenu comme référence. Ici, une équipe de 39 scientifiques a tenté de percer les secrets de ses talents en décryptant la Joconde (Sciences et Avenir, Novembre 2006, p.59)
Décrypter la Joconde

Le paradigme systémique : état de la question

Si la systémique est science, alors l'état de son art ne peut être dressé que par rapport à des critères précis. Je ne prétends pas, pour être dans le prolongement de mes développements précédents, qu'elle est plus proche du réel, mais qu'elle est sans aucun doute la seule façon de comprendre et de résoudre les problèmes que l'homme rencontre. C'est ensuite, par rapport à ces critères, que je serais alors en mesure de faire l'état des lieux.

La systémique et les critères de rattachement

Il est devenu un lieu commun de souligner le « flou », ou le brouillard, dans lequel baigne la systémique, et c'est ainsi depuis que le terme de système a été évoqué :

Examiner les rapports possibles entre topologie et analyse des systèmes suppose naturellement une connaissance claire et approfondie de ces deux disciplines. Or dès le départ nous nous heurtons à une difficulté de taille ; la théorie des systèmes est une théorie mal définie, la notion de système est elle-même complexe et imprécise. On en vient à se demander si le terme de système ne devrait pas être considéré comme un terme primitif du langage à la manière d'élément en théorie des ensembles.24

Le bilan d'un colloque tenu à Lyon dans le but, louable, de faire le point sur la notion de système, après environ trente années d'échanges autour d'elle, traduit bien cette impression liminaire de C.P. Bruter. En effet, le bilan commençait mal, car comment pouvait-il être possible d'illustrer un concept... indéfini ? ! A fortiori comment est-il possible de préciser des relations éventuelles entre une notion mathématique, elle parfaitement défini, en l'occurrence la topologie, et... un ensemble flou ? J.-L. Le Moigne poussa, au cours de la même rencontre, la gageure encore plus loin en se proposant de réaliser une interprétation systémique de l'épistémologie.25 Tour de force identique au métreur qui serait dépourvu... de mètre ! Mais, pourrait-on objecter, en vingt ans de recherche des progrès ont du permettre de cerner davantage le concept. Il en a rien été comme je vais le montrer. Dans une telle perspective, il fallait définir une mesure (la mesure de la mesure dirait Edgar Morin...) pour évaluer les contributions éventuelles des chercheurs « systémiciens ». Ces critères d'évaluation se présentent sous une forme axiomatique dérivant de mes propos précédents et leur ensemble constitue ce que j'appelle une théorie fondatrice de la systémique sous une forme axiomatique organisée en trois sous-ensembles :

  • une axiomatique d'unification, de la globalité ou de la totalité
  • une axiomatique d'identification
  • une axiomatique d'évolution
Axiomatique de la globalité/totalité

Axiome 1 : Reconstruire l'Objet dans sa totalité
Corollaire 1 : Remembrer les territoires

En effet, après avoir constaté la lente mais irrésistible désintégration des savoirs, il s'agit de tenter de les rassembler avec un dilemme de taille : il ne s'agit pas de territoires qu'il suffirait de rassembler tels les pièces d'un puzzle. En effet, au cours du temps ces territoires ont évolué en rendant, de ce fait même, difficile une agrégation. Il s'agit d'une opération de remembrement de territoires de connaissances, opération encore plus délicate que celle de terres détenues par des particuliers et qui est déjà difficile. Chaque propriétaire campe aux frontières de son domaine, prêt à en découdre avec le voisin ou celui qui ose vouloir rassembler...

Axiome 2 : L'homme tridimensionnel
Corollaire 2 : Refondre l'apprentissage des connaissances

A l'handicap de l'individu déconnecté de l'univers s'ajoute la pose des œillères destinée à limiter au maximum ses relations avec un environnement, lui-même artificiel, en les linéarisant. Du first line manager au top-level, opérateur ou décideur, chercheurs de potions magiques ou oies gavées, la remise en cause de l'homme unidimensionnel est la condition nécessaire à toute progression vers un homme total inséré totalement dans un univers total. Le reste n'est que handicap.

Axiome 3 : Réintégrer l'homme dans l'univers
Corollaire 3 : Supprimer l'opposition entre les sciences dites exactes et les « autres », traduisant la coupure objet/sujet. C'est là la seule grande unification.

Le point de départ de mon raisonnement se situe au niveau de la finalité, et non à celui de la question de l'opposition des sciences entre elles, qui est le niveau des moyens. L'homme a été exclu de l'univers par une lente dérive qui s'est poursuivie tout au long des neuf siècles de la civilisation occidentale. L'homme est parti en lambeaux. Cette désintégration a fait long feu. Il s'agit d'une mort lente. Ceux qui opposent sciences et sciences de l'homme ont contribué et contribuent à ce phénomène. Eux, qui se disent seuls scientifiques, ne sont même pas logiques car ils raisonnent au niveau des moyens, celui du corollaire de l'axiome 2 et non au niveau des fins. En fait, ils sont tout simplement hors sujet car ils ne se battent pas pour la progression des connaissances, mais pour l'extension de leur territoire. Et là, ils sont enfin logiques.

La grande unification, véritable monstre du Lochness, ne peut être évidemment revendiquée par aucun territoire. Les sciences humaines ne peuvent pas être repensées à travers la physique, aussi forte que soit sa lumière, et la grande unification, rêve des physiciens quantistes, ne peut pas davantage s'arrêter à la frontière de la matière pour au moins une raison : l'homme en est aussi constitué !

Axiomatique d'identification

Axiome 4 : Être capable d'identifier un système
Corollaire 4 : Énumérer les critères d'indentification d'un système

Une science existe et se développe autour d'un objet. Les mathématiques pourraient faire exception si on retenait B. Russel, une science dans laquelle on ne sait jamais de quoi on parle, ou, si l'on préfère H. Poincaré, donner le même nom à des choses différentes. Tout est lié bien sûr à l'étalon de mesure. Si l'on ne retient que le réel, alors il faut retenir Russell, et si l'on admet la notion d'être artificiel, d'un artefact, alors les mathématiques ont également un objet : l'inventaire des opérateurs possibles et des structures qu'ils génèrent.

Je considère que le non respect de l'axiome 4 est à l'origine du flou entourant le concept de système. Je pourrais parler de reconnaissance de forme pour reprendre un concept clef de la robotique, pour désigner l'opération consistant à comparer l'objet vu des diverses représentations mémorisées par le cerveau, en vue de conclure à une conformité éventuelle. Je désigne cette opération comme un processus tout à fait général d'identification. Nous devons être capables d'identifier un système comme nous identifions tout objet.

Axiomatique d'évolution

Axiome 5 : Introduction d'une Dynamique des Systèmes. Les systèmes sont évolutifs.
Corollaire 5 : De la nature de l'énergie source d'évolution.

A des vitesses différentes, tous les systèmes observables dans l'univers évoluent dans le temps, même les matières minérales. La preuve, a contrario, réside dans le développement des méthodes de datation. Par ailleurs, la dynamique des systèmes artificiels résulte de la volonté des concepteurs. Le darwinisme a migré en dehors de la biologie, mais en changeant de nature.

Le chercheur doit se poser la question de l'énergie car elle est le moteur de l'évolution.

Axiome 6 : De la conduite des systèmes
Corollaire 6 : Une théorie systémique a une capacité prédictive

Il s'agit d'une question clef : la dynamique des systèmes naturels s'impose-t-elle à l'homme ou est-elle maîtrisable ? Question dont les réponses sont lourdes de conséquences. Peut-on manipuler les règles naturelles ? A question complexe, réponse complexe : la maîtrise dont l'homme est susceptible de disposer quant aux mécanismes naturels est bornée par les capacités de l'univers à être distrait de sa trajectoire naturelle d'évolution.

Muni de cette axiomatique, point d'appui selon moi d'une théorie fondatrice de la systémique, il est possible de dresser un état sommaire mais complet de l'existant.

Non seulement la civilisation occidentale s'autodétruit, mais son histoire est parsemée de génocides. L'arboricide amazonien est un des plus irréversibles. Un écosystème fondamental en voie de disparition.
L'arboricide amazonien

L'état de l'art. Essai de cartographie systémique.

Je place la recherche de travaux susceptibles de se rattacher à la systémique dans le cadre de l'axiomatique que je viens de préciser. Toute autre démarche déboucherait sur le rassemblement général de tous les chercheurs ou praticiens ayant prononcé au moins une fois les mots de système, systémique... soit la totalité de la population du globe.

Un bilan de la recherche en systémique reste difficile à dresser comme le dit Delattre :

La distinction entre ce qui appartient à ce courant d'idées et ce qui s'en sépare est loin d'être toujours facile ; en principe, tout ce qui tend à la généralisation et la synthèse peut être annexé, ce qui ne va pas sans entraîner quelques cocasseries. Cet aspect ambigu des choses mérite d'être examiné brièvement, car il reflète bien le côté encore incertain du statut scientifique et épistémologique de la théorie des systèmes qui, pour réduire les incompréhensions dont elle est parfois l'objet, est tentée de se faire un blason.26

La seule façon d'éviter ces « cocasseries », selon moi, était de partir d'un référentiel, c'est ce que je propose, et de situer les acteurs-auteurs dans ce référentiel. En effet, comment situer des recherches par rapport à un objet... indéfini ? ! Car telle est la situation actuelle de la systémique : estimée, critiquée ou galvaudée... Mais comment peut-on porter des jugements sur un objet non identifié ? sinon purement spéculatifs comme pour les OVNI. En effet, les systèmes peuvent être considérés à ce jour comme des Objets Virtuels Non Identifiés...

Checkland, il y a près de 20 ans, a tenté de faire une synthèse des idées censées être au voisinage du concept de système. Une nouvelle fois soulignons la difficulté d'une telle démarche. En effet, pour parler du voisinage V d'un point a, soit V(a), encore faut-il avoir défini de quel point il s'agit ! C'est d'ailleurs pour cette raison que je ne suivrai pas Checkland quand il distingue dans son analyse :

  • l'études des systèmes en tant que tels
  • l'étude des systèmes à l'intérieur d'autres disciplines

car cette démarche est dénuée de sens. Une deuxième raison, encore plus importante, m'a conduit à renoncer aux deux champs d'investigation de Checkland. Elle tient à la distinction qu'il introduit entre Systems Thinking et Systems Practice. En effet, une telle alternative reprend une approche que j'ai qualifiée d'impasse grecque et que j'ai souvent dénoncée. Qu'il soit affirmé une bonne fois pour toutes qu'il n'existe pas de vraie science déconnectée du réel. Une telle science ne peut être qu'une imposture intellectuelle de plus. Nombre sont les scientifiques à s'être précipité dans cette voie de la tranquillité, et les systémiciens n'ont pas été en reste, mais une déviation ne peut être érigée en principe et la distinction de Checkland a pour effet de la renforcer.

D'où le préalable que je viens de poser : pour dresser une carte il faut des repères. Je présente les miens et ils restent évidemment critiquables. Ils ont simplement le mérite d'exister. Ils vont nous permettre de tenter de dresser de la Systems Thinking, a reasonable map of all the activity of the movement.27 Je reviendrai de temps à autre sur le schéma de Checkland, comme sur les idées de Klir, car ils font tous deux partie de ce groupe très restreint de chercheurs en systémique ayant tenté de voir un peu plus clair dans le véritable « fuzzy set » que constitue la pensée systémique. Je me propose d'illustrer l'histoire de cette quête inachevée, pour reprendre l'expression de Popper, en dressant une carte temporelle de l'histoire de cette quête.

Pour présenter cette carte, j'ai recherché quelle pouvait être la cohérence des courants de pensée censés se placer dans The Systems Ideas Movement, et, si cohérence il y avait, quel en était le fil conducteur ? Je suis parti, dans cette quête, de l'incontournable Wiener, présent dans toutes les bibliographies gravitant autour de l'idée de système, fondateur reconnu de la cybernétique. Que s'est-il passé dans les années 1940 au cours desquelles les premiers travaux de Wiener sont apparus ? Le contexte de guerre totale de l'époque a favorisé les décloisonnements et les rapprochements, l'interdisciplinarité. Quand le feu est là, il faut bien rassembler les énergies pour le combattre et faire taire ses divisions : il fallait gagner la guerre. Les européens ne sont pas conscients en général de ce fait essentiel. : pendant quatre années (1941-45), les « boys » ont été amenés à mettre de l'ordre dans la planète. La mondialisation était déjà en marche depuis au moins le début du siècle. J'ai bien dit ont été amenés car, curieusement, les américains sont toujours présentés comme ayant une volonté d'hégémonie mondiale les mettant en position de gendarmes de la planète. Or il a fallu une double erreur navale des nazis (torpillage du Lusitania) et des japonais (Pearl Harbour) pour les décider à se mettre sur pied de guerre et à intervenir en Europe et en Asie. Ce fait essentiel n'est jamais assez souligné. Il sera omis également lors des différentes guerres des Balkans. Ce sont les belligérants eux-mêmes qui ont réclamé l'intervention américaine.

Les USA devaient donc gagner sur deux fronts (et quels fronts !), défi que tous les stratèges conseillent d'éviter à tout prix ! Les défaites militaires généralement se sont construites, et se construisent, sur l'oubli de ce fait essentiel. Ils ont gagné ces guerres28. Il a donc fallu un effort de guerre colossal pour relever ce défi. Les guerres se déplaçant toujours évidemment dans le domaine des armes, la seconde guerre mondiale devait voir la naissance de la cybernétique. En effet, il y avait une nécessité absolue : les projectiles envoyés par les canons devaient absolument s'écraser sur leurs cibles. Les bavures de l'OTAN au Kosovo, ou en Afghanistan, par exemple, sont là pour nous rappeler ce fait fondamental.

En réalité, N. Wiener n'est pas le père de la Cybernétique, pas plus que Newton ne l'est de la Physique. Il le reconnaîtrait sûrement lui-même qui dédicace son ouvrage le plus connu ainsi : To Arturo Rosenblueth for many years my companion in science, mais le coordinateur d'une œuvre collective :

This book represents the outcome, after more than a decade, of a program of work undertaken jointly with Dr. Arturo Rosenblueth, then of the Harvard Medical School and now of the Instituto Nacional de Cardiologia of Mexico. In those days, Dr. Rosenblueth, who was the colleague and collaborator of the late Dr. Walter B.Cannon, conducted a monthly series of discussion meetings on scientific method. The participants were mostly young scientists at the Harvard Medical School, and we would gather for dinner about a round table in Vanderbilt Hall.29

Et plus loin il soulignait le lien entre ces décloisonnements et l'effort de guerre : The deciding factor in this new step was the war. Autour de Wiener se retrouvèrent des chercheurs médecins (A. Rosenblueth, mexicain), physiciens (Lee Y. W.), spécialistes de machines à calculer (Von Neumann), informaticiens (Bush V.), ingénieurs (Bigelow J.H.), neurophysiologues (McCulloch W.), dont la réflexion datée déjà de quelques années. N. Wiener comparait d'ailleurs le désordre, né de la multiplication des disciplines : These specialized fields are continually growing and invading new territory, à l'arrivée dans l'Etat de l'Oregon de colons américains, britanniques, mexicains, russes... Cette comparaison, pour notre thèse, est très intéressante.

En effet, toutes ces ethnies se sont fondues dans l'American way of life, en adoptant, fait fondamental, la même langue. Or c'est là le drame des territoires scientifiques : ils n'ont pas de langue pour communiquer. Echanges impossibles. Il suffit d'imaginer, pour s'en convaincre, la rencontre entre un psychanalyste lacanien et un généticien détourné de son microscope...

J'ai donc repris le seul fil conducteur qui me paraissait fiable, celui de Wiener, et je ne distinguerai pas ceux qui seraient censés travailler sur une pensée systémique, purement conceptuelle, et ceux qui la pratiqueraient, épisodiquement, dans leurs disciplines réciproques. Il s'agit de traduire une volonté de sortir des territoires. La vraie question qui reste posée consiste à se demander si c'est possible en dehors d'un contexte de guerre. La guerre économique mondiale servira-t-elle de leurre ?

Quelles étaient les sources de cette démarche interdisciplinaire ? Elles étaient, selon moi, de quatre ordres que je regrouperai derrière le sigle de 4-M Model, ou 4M2, le modèle des quatre M : Mind, Machines, Man and Model. La combinaison de ces 4 sources m'a permis d'élaborer une carte systémique temporelle. Elle présente une synthèse de l'évolution de la pensée about the system idea. Checkland, comme Klir, ont oublié l'un ou l'autre de ces courants qui conduisent aux quatre combinaisons suivantes :

Mac/Man/Min/Mod
Machines/Mind
Machine/Man

Man/Model

1. Les logiciens
2. Les engineers
3. La dynamique du vivant
4. La modélisation du vivant

Dans cette quête, je ne pouvais que commencer par Wiener lui-même.

Machine/Man, Wiener, Rosenblueth, Engineering

D'entrée la tâche est ardue. En effet, si la cybernétique est née (du moins le terme lui-même) avec Wiener, elle a subi une éclipse puis un retour en force : cybernaute, cyberview...Situer l'œuvre de Wiener et de ses « companions » pourrait revenir à situer la cybernétique par rapport à la systémique, démarche prématurée à ce stade de mes développements. Par contre, si je pars plus en amont dans leurs travaux, il est possible de retenir les deux points clefs suivants concernant les domaines concernés par ces recherches tant au niveau des objets étudiés qu'à celui des activités qui les animent:

Objets
Calculateurs et réseaux électriques (les servomécanismes)
Êtres vivants
Activités
Information et Communication dans l'animal et la machine

Rappelons que le point de départ de la démarche du groupe gravitant autour du couple Wiener/Rosenblueth résidait dans leur volonté d'aller au-delà des champs disciplinaires. Wiener décrit parfaitement la situation en parlant du chercheur :

Il est saturé par le jargon se son champ d'étude, en connaîtra toute la littérature et ses ramifications, considérera fréquemment les sujets voisins comme appartenant à son collègue trois portes plus loin dans le couloir, et interprétera quelque intérêt pour son propre domaine comme une atteinte injustifiable à son territoire.30

Il n'y a rien à ajouter à ce jugement émis par Wiener en 1948, il est important de le souligner, sauf que 50 ans après la situation, a non seulement pas changé, mais s'est aggravée. Les territoires se sont réduits à tel point qu'il est possible de parler de réduits scientifiques. Les conditions qui ont conduit, dans les années 40, à une tentative de décloisonnement, ne se sont plus reproduites depuis. Cette montée du nombre de territoires dans un système qui ne peut que renforcer leur isolement, est le drame clef de la CO.

Or, comme le disait Wiener dès cette époque « ce sont les zones frontières des sciences qui offrent les plus riches opportunités d'investigation ». Cette recherche hors des frontières s'est alors focalisée sur les problèmes de communication dans les machines, spécialité des uns, et chez les êtres vivants, spécialité des autres :

Pour étudier cet aspect du génie de la communication, nous devons développer une théorie statistique de la quantité d'information.31

et, plus loin :

Le groupe de scientifiques créé autour du Dr. Rosenblueth et moi-même avait déjà pris conscience de l'unité essentielle de l'ensemble des problèmes centrés autour de la communication, du contrôle et de la mécanique statistique, dans les machines ou dans les êtres vivants.

Pour couvrir ce domaine Wiener prit conscience de la nécessité de lui donner un nom pour y faire référence. Ne trouvant pas dans l'existant une réponse à cette préoccupation, le groupe de Wiener se retourna vers la langue grecque et retint le mot de cybernétique utilisé pour désigner celui qui tient le gouvernail, la barre, et par extension contemporaine tout moyen servant à conduire un véhicule sur une trajectoire. En français il existe un mot équivalent pour désigner ce poste clef : celui de pilote. Il a même tendance à remplacer, en anglais, le terme de steersman.

Wiener reconnaît ne pas avoir inventé le concept32 puisqu'un physicien, Clerk Maxwell, en parlait déjà près de cent ans auparavant. Mais il faut reconnaître la contribution de Wiener et Rosenblueth qui jetèrent les bases d'une réflexion qui n'a plus cessé depuis autour de l'information et de la communication à partir de leurs terrains respectifs de recherche (servomécanismes pour le premier, médecine pour le second) et dans un contexte particulier stimulant : la guerre. La plupart des chercheurs de l'époque écrivirent leurs articles de recherche, leurs papers pendant la seconde guerre mondiale ou immédiatement à sa sortie : Türing (1942), Bigelow, Rosenblueth et Wiener (1943), McCulloch et Pitts (1943). Il fallait travailler à la victoire finale en améliorant l'efficacité des engins de guerre au niveau du pilotage des projectiles vers leurs cibles. L'invention du radar, également à cette époque, illustre parfaitement ce point quand on considère la chaîne informationnelle à la fois fondamentale et simple :

la chaîne informationnelle

Pour Wiener la cybernétique traduit avant tout le retour de l'information, permettant ici de localiser l'objet visé, le feedback, ou rétroaction. Il était nécessaire de réaliser les calculs le plus rapidement possible, ce qui a stimulé l'apparition des premiers ordinateurs. Une fois la cible localisée, il fallait la détruire, d'où le développement d'outils de pilotage des engins de destruction, V2 et autres missiles. Les progrès réalisés dans de nombreux domaines dans la seconde moitié du XXè siècle (1950-2000) ont reposé sur les acquis de cinq ans de guerre (1940-45). Ces préoccupations n'ont d'ailleurs pas changé, notons-le... Tous les conflits, en particulier ceux du Koweït et du Kosovo (curieux cette même lettre K...), ont vu un usage plus ou moins bien maîtrisé d'engins de destruction à distance, « zéro mort » oblige. La période de stimulation des échanges interdisciplinaires, 1939-45, ne s'est jamais reproduite car il y a toujours eu un déséquilibre total de taille entre les belligérants qui ne laissait guère d'incertitude quant à l'issue des conflits. On a même observé des armes coûteuses qui s'autodétruisaient... les hélicoptères Apache.

Les médecins, eux, manifestèrent un souci d'y voir plus clair dans les mécanismes cérébraux et leurs prolongements : fibres nerveuses, muscles...

Posons nous maintenant la question : s'agit-il de systémique ? Reportons-nous à notre axiomatique et notre référentiel. Au niveau de l'objet de la recherche, et c'est le point de départ de la réflexion de Wiener et Rosenblueth, il s'agit d'étudier les problèmes de communication dans les machines et l'animal (l'homme étant exclu, le contraire aurait étonnant pour des « scientifiques »). Même si Wiener ne définit pas ce qu'il entend par là, et surtout en quoi peut-il s'agir de systèmes, nous pouvons parler d'un certain niveau de globalité dans son analyse. Un chapitre du livre de référence de Wiener est consacré à la théorie mathématique de l'information. Il rejoint en cela Shannon. Il s'agit donc de travailler sur une modélisation des transferts d'information. Je lui attribuerai, ainsi qu'à son groupe, le secteur circulaire que j'ai évidemment dénommé W (cf. la carte systémique spatiale). Je rangerai donc naturellement Shannon, et son ouvrage essentiel33 paru un an après celui de Wiener, dans ce secteur.

C'est également autour de ces années, prolifiques, que vont se constituer les bases de ce que l'on appellera plus tard les Sciences Cognitives. Je parlerai ici, et pour traduire l'esprit de cette époque, de Machines/Mind.

Machine/Mind, Türing

En effet, c'est dans les années 1950 que les idées d'esprit et de machine furent liées. Elles ne devaient plus se séparer. Ici, comme ailleurs, il y avait des antériorités et une de marque en la personne de Türing.34 Von Neumann lui emboîtera le pas pour tenter de répondre à cette question clef qui animera les siècles à venir : dans quelle mesure un calculateur peut-il être animé d'une pensée ? L'intelligence artificielle sera issue de ce courant. Sur notre carte systémique :

  • une partie de l'objet est concernée : asservissements, cerveau, ordinateurs, et, dans la majorité des cas, il s'agit d'objets artificiels
  • cette réflexion ne se développe qu'à la périphérie de l'objet, dans ce que j'ai appelé anneau modélisation :
    • rétroaction et circulation de l'information
    • logique
    • intelligence artificielle
La légende de cette photo (La Recherche, 350, 71) précise : un enfant apprivoise Aibo, le chien artificiel de Sony. En réalité, il faut inverser l'énoncé. Un chien artificiel apprivoise un enfant. Il le dote d'une intelligence à sa mesure...donc vers le bas.
Aibo, le chien artificiel de Sony

Il s'agit donc, par rapport à notre recherche sur les contributions éventuelles à une science des systèmes, d'électrons de la dernière couche du schéma atomique, c'est-à-dire quasi-libres. Sollicités, ils se déplacent facilement ailleurs. La logique formelle étant rattachée généralement à l'intelligence artificielle (il serait souhaitable par ailleurs de lui donner une double filiation), cette dernière se rapporte en définitive à la fois aux calculateurs et aux neurosciences. L'expression mind and machine traduit cette situation. Mais aucun des développements de l'IA (robotique, bionique...) ne satisfait les axiomes d'identification de la systémique que j'ai préalablement posés. J'admettrai seulement que si on s'attaque, dans le cadre de l'étude d'un système, aux mécanismes de l'intelligence, il est possible de considérer qu'il s'agit bien d'une partie d'un objet-système (en l'occurrence le cerveau) qui est concernée. Mais cette remarque ne vaut-elle pas pour toutes les disciplines ? qui peuvent peu ou prou faire avancer l'idée de système.

Dans les années 1960, un nouveau courant de pensée apparaît. Il est initié par J. Forrester et c'est une autre branche de Machine/Man.

Machine/Man, J. Forrester, Dynamique du vivant

Je relie ce courant à celui de Wiener car il s'agit toujours non seulement d'une démarche d'engineers, mais également une conséquence directe de l'effort de guerre. En effet, et on l'oublie trop souvent, J. Forrester s'était vu confié par l'Air Force, en 1952, en pleine guerre froide, la responsabilité de la mise au point d'un système de défense (Semi Automatic Ground Equipment). Le système devait détecter au plus tôt l'arrivée de fusées soviétiques. Il est rattaché donc au pôle Wiener. Automaticiens tous deux, ils vont prendre des directions différentes en tentant d'appliquer les modèles utilisés en automatique aux sciences humaines :

  • N. Wiener centre son discours sur la notion de feedback, en tant que retour d'information sur l'état du système observé
  • J. Forrester va plus loin en tentant d'appliquer aux sciences humaines les méthodes utilisées en automatique pour piloter les asservissements

Ils raisonnent donc tous deux par analogie à partir de leur discipline, avec l'intérêt, et le danger, que toute démarche de ce type présente. De même qu'il était possible d'identifier les feedback dans la communication entre vivants, il était tentant d'utiliser en sciences humaines des techniques d'optimisation qui avaient fait leur preuve dans les systèmes physiques. Je reviendrai ultérieurement pour situer l'un ou l'autre dans ce que j'entends par systémique, je dirai simplement ici que l'activité humaine relevant du discontinu, contrairement aux phénomènes physiques, il fallait discrétiser les outils utilisés dans le pilotage des systèmes asservis. Il s'est d'ailleurs trouvé que ce dernier domaine évoluait lui-même vers le discontinu à travers l'extension incontournable du numérique par les calculateurs. Il est question alors de systèmes échantillonnés. J. Forrester a donc proposé une modélisation des activités économiques en mobilisant les concepts utilisés par l'automaticien. Son ouvrage Industrial Dynamics, actuellement tombé dans l'oubli, fut pourtant longtemps le livre de chevet à la fois des économistes, qui l'ont vu comme l'outil tant recherché de la prévision, et de certains automaticiens qui l'ont vu eux comme une possibilité de maîtriser un domaine qu'il ne connaissait pas, mais qui leur paraissait accessible à travers un outil que, par contre, il maîtrisait bien. Les économistes virent, dans la Dynamique des Systèmes, une réponse à leur quête constante de la boule de cristal, le modèle prédictionniste. Ce fut, une fois de plus, un échec. L'outil de modélisation développé par J. Forrester a été appliqué, avec plus ou moins de bonheur, mais jamais avec des perspectives concrètes, dans des domaines très différents allant du microcosme, gestion de la trésorerie dans une entreprise, au macrocosme, les célèbres modèles du monde du MIT comportant des milliers d'équations.

En termes de systémique, il s'agit là encore d'une vision très partielle, le mot système s'appliquant alors à toute activité susceptible d'être modélisée. Ce courant de pensée devait pratiquement s'éteindre au cours des années 1970. La plupart des équipes de recherche du domaine « bifurquèrent » et se convertirent à l'Intelligence Artificielle, notamment aux systèmes experts. L'expression Mind and Machines céda sa place à Human Problem Solving.35

A côté de ces courants issus de l'automatique (Forrester, Wiener), ou de la logique (Türing, Von Neumann), figure un courant issu de la biologie, très axé sur la modélisation, que je dénomme Man/ Modélisation.

Man/Modeling, L. von Bertalanffy, La Modélisation du vivant

Je désigne par là ceux qui veulent puiser dans l'appareillage théorique des sciences « dures », des outils de modélisation du vivant. Il n'est pas question ici d'asservissement (sinon nous serions avec Forrester) mais d'étudier en quoi, par exemple, les équations différentielles seraient utiles à modéliser le vivant. Bertalanffy est très clair :

L'application des principes d'équilibre physico-chimiques, en particulier ceux de la cinétique chimique et les lois d'action de masse, s'est révélée d'une importance fondamentale pour expliquer les processus physiologiques...On peut établir des formules quantitatives non seulement pour des conditions simples de l'hémoglobine en solution, mais aussi pour les cas plus compliqués du sang des vertébrés...Si on considère l'organisme comme un tout, il présente des caractéristiques semblables à celles des systèmes en équilibre.36

Je ne résisterai pas au plaisir de mentionner la démarche identique de Walras par rapport aux phénomènes économiques...Les systèmes d'équations différentielles ont connu une grande fortune en science économique, à partir du moment où l'on affecte les objets des systèmes étudiés de comportements plus ou moins fictifs permettant d'introduire les hypothèses de ce modèle. Mais, pour faire « nouveau », les économistes décidèrent de parler d'analyse marginale.

Je rattache à ce courant Man/Mod, les différentes tentatives faites pour rapprocher les modèles mathématiques du vivant, ce qui impose de créer de nouvelles formes capables de rendre compte des phénomènes spécifiques à ces systèmes évolutifs. Thom est l'exemple de référence. Mais la théorie des catastrophes n'a pas entraîné une amélioration des prédictions, c'est le moins que l'on puisse dire ! Je dirai que ce flux est un peu à « bout de souffle » pour plagier un certain cinéaste...

Cette quête interdisciplinaire, initiée par l'équipe de Wiener, en 1940, se termine mal pour la systémique en gestation. Les quelques chercheurs ayant tenté une sortie de leurs forteresses, les ont réintégrées. De plus, l'intelligence artificielle, et singulièrement son prolongement physique, les machines intelligentes, ne répondent pas encore aux ambitions démesurées de certains de ses promoteurs, malgré la profusion de robots-chiens/chats...quand Noël approche, piètre imitation d'un vivant que L. de Vinci lui-même avait renoncé à copier tant sa perfection l'émerveillait.

La théorie de l'information, la conception et le management des systèmes d'information, donnent lieu, soit à des visions soft (comme dit Checkland), soit à des visions hard.

Les visions soft se rattachent à la théorie classique de la décision avec un bouclage sur une discipline née (aussi) dans les années 1940 et qui portent deux noms recouvrant le même territoire : operation research ou management science. Il s'agit en fait de parler de PMS/problème, méthodes, solution, dans un langage, et de techniques d'optimisation dans l'autre. Ce soft se partage entre les managers et les ingénieurs. Il y a eu un bien timide prolongement de cette approche au niveau des choix publics (la célèbre rationalisation des choix budgétaires dans les années 1970), mais le milieu politique est réfractaire à toute réflexion, en dehors de la finalité suprême des élus : être, justement, réélu. L'enseignement du management des systèmes d'information (MIS) tient beaucoup de place aux USA, alors qu'il est quasi absent en France, et il a donné lieu à l'établissement d'un nouveau profil de métier qualifié d'analyste de système, censé être l'interface entre l'administrateur de base de données et l'utilisateur. C'est sans doute un nouveau dahu, et j'avoue ne pas avoir de permis pour le chasser.

Les visions hard, qui se gaussent de la précédente, sont entre les mains du hardware et du software engineering et ils ne sont pas « mous » ! Le hardware engineering a des points de contacts avec l'intelligence artificielle (les automates) et le software engineering rejoint les systèmes d'information par les bases de données, conception et management. Mais il s'agit bien de deux métiers différents.

Ces représentations ne font que concrétiser, pour la systémique, une quête inachevée ou une systémique diluée dans des territoires-forteresses, pour lesquels l'évocation d'une approche « système », quand ils le font, n'est qu'une façon commode, comme avant, de « botter en touche » ou de passer un ballon compromettant aux voisins...

Ce constat peut être fait à partir de la cible systémique OGM : on voit qu'il est beaucoup question de tourner autour du pot - sans jamais s'aventurer au centre...vers l'objet-système. Deux thèmes parviennent à aborder une fraction de l'objet de la recherche, l'un parce qu'il peut se consacrer, parfois, au traitement des informations en vue du pilotage d'un système (les systèmes d'information), et l'autre quand il aborde certaines propriétés caractéristiques du vivant (modélisation), mais sans jamais avoir une vision globale. Une exception, l'auteur de cet ouvrage, qui persiste à rechercher ce monde perdu, depuis les années 1950, avec deux points-clefs : 1971, une thèse, avec laquelle je jette les bases d'une science des systèmes, et 2001, première édition d'un ouvrage de systémique, trente années après pour les confirmer. Je suis donc, comme tous ceux qui refusent de marcher sur les traces des autres, un marginal. Mais, n'est-ce pas là, la seule définition du vrai chercheur ?

En effet, à force de marcher sur les mêmes sentiers, on finit par creuser des tranchées, qui sont autant de tombes.

Cartographie systémique temporelle
Cartographie systémique temporelle

Texte extrait de J.-.P Algoud (2001). Systémique. Vie et mort de la civilisation occidentale. L'Interdisciplinaire, 2 vol. 1600 p.


Plan du site - Retour haut de page
GI-TASS/480 Route de la Glande/69760 Limonest, France/Tél: +33 4 78 668 122/Fax: +33 4 78 668 123
site v2.2 © 2006-2008 GI-TASS
Site développé avec la technologie PHC d'INFOCOSME